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FéV 19

de STOCKHOLM à LIMA

Vous vous demandez peut-être ce qu'a fait Sylvia finalement après le « casting » ? Oui, la femme qui avait peur d'avoir le syndrome de Stockholm, enfin d'être amoureuse du boss qui la sadisait plus ou moins. Et bien, finalement, elle a décidé que je l'accompagne. Je ne sais pas trop pourquoi, c'était l'époque où je ne cherchais plus à décortiquer les jeux de transfert. À trop vouloir faire ça, je voyais bien que ces jeux-là se figeaient. Et donc on a commencé. Une, deux, trois séances. La question du harcèlement est restée présente un bon moment mais elle en cachait une autre, inattendue. Ou peut-être sous une autre forme. Plus intime...

– Comment on commence ? elle commence par me dire.
– Vous dites ce qui vous vient.
– Oui, c'est la troisième fois aujourd'hui, alors j'aimerais savoir ce que vous pensez de moi ? Enfin, si vous pensez que je suis folle ?
Elle commence à compter les séances, là, c'est normal, il n'y en a que dix, c'est un coaching d'entreprise. Et déjà, la première fois, elle m'avait demandé ce que je pensais d'elle, parce qu'elle avait peur d'avoir le syndrome de Stockholm. Oui, quand l'otage devient amoureux de son ravisseur, elle avait précisé. Tout ça parce que son boss lui avait dit un beau jour ce qu'il pensait d'elle, même si elle ne lui avait rien demandé. En tous cas, pas explicitement. Bref. Il lui avait « donné un feedback » lors d'un rituel de management, genre entretien de fin d'année, « E.F.A » elle avait dit. Et c'est vrai que, d'après tout ce qu'elle en disait, ça semblait un peu sadique dans le fond.  Mais elle était restée avec lui. Elle le détestait aujourd'hui, elle voulait sa peau, mais elle aimait peut-être aussi ce genre de liens, mine de rien. Je ne lui ai pas demandé. Non, j'ai plutôt questionné les antécédents familiaux pour savoir s'il y avait ça autour d'elle. J'ai dit autour et pas forcément avec elle parce qu'il vaut mieux ne pas aborder de front le symptôme affiché, sinon ça dresse d'emblée les défenses. Elle a cherché un peu dans sa tête mais non, pas du tout, elle ne voyait pas, en tous cas pas dans sa famille. Peut-être un peu quand elle était enfant, avec son prof de patin à glace. Oui, son entraîneur lui collait souvent des baffes.  Sur la tête ou une tape sur les fesses, et même les deux. C'était pour qu'elle « performe » et qu'elle monte plus souvent sur le podium. C'est comme ça dans ce milieu-là, c'est normal. Comme ici peut-être, enfin comme en-dessous, à l'Académie de danse. Elle vient tous les mercredis, alors elle a dû voir plein d'enfants et de jeunes filles en tutu dans l'escalier et ça lui rappelle tout ça. Et donc pour monter sur le podium les baffes ça marchait bien avec elle. Je ne lui ai pas demandé si elle était amoureuse de son prof de patin, comme dans le syndrome. Mais juste après elle avait parlé de son premier amoureux qui commençait à devenir violent avec elle, alors elle l'a quitté. C'était quand elle faisait ses études à Toulouse. Ensuite, elle est revenue à Paris, à côté de toute sa famille, ses parents et ses sœurs. Ça c'était les premières séances.
– Alors, qu'est-ce que vous pensez de moi ?
– C'est quoi être folle, pour vous ? Je lui demande.

Elle reparle encore du syndrome de Stockholm mais, pour la décaler, j'évoque un instant le syndrome de Lima. Oui, quand le ravisseur tombe amoureux de ses otages et les libère un par un. Et puis, de fil en aiguille, elle en vient à la question de la maternité ou du désir d'enfant, je ne sais plus trop comment elle a exprimé ça. Mais cette question-là, jusqu'à présent, ce n'était pas du tout une question pour elle. Non, parce qu'elle a deux sœurs et chacune a déjà fait trois enfants. Elle est la dernière et pendant un moment il y a eu pas mal de rififi entre les deux aînées. Oui, parce que la deuxième a pris son temps pour faire des bébés. Mais avoir trois enfants c'est normal, c'est comme ça dans toute sa famille. Et pour son mari aussi c'est normal tout ça. Elle a déjà fait le premier bébé, il y a deux ans, mais c'est bizarre, elle n'arrive pas à faire le deuxième.
J'ai envie de lui demander si son bébé se sent pris en otage de tout ça, comme à Stockholm, parce que forcément ça imprègne ce genre de programme, mais je garde ça pour moi. Et puis elle continue sur ce fil-là. L'horloge biologique tourne et ça risque de devenir critique pour en avoir trois, dit-elle. Et donc, en ce moment, elle fait plein de diagnostics, elle a d'ailleurs les résultats aujourd'hui et après elle se lancera dans la procréation médicalement assistée, une P.M.A. Non pas une fécondation in vitro, pas une FIV, quelque chose « un peu en-dessous », moins lourd donc pour commencer. Je ne vois pas trop ce que c'est mais je lui dis que tout ça interroge son désir à elle. Son désir d'enfant. Elle dit qu'elle ne croit pas que ce soit « un problème psychologique » si c'est à ça que je pense. Non, vraiment pas. Mais si le protocole ne marchait pas, si elle n'y arrivait pas, ce ne serait pas normal, elle ne serait pas normale, elle dit.

Elle serait quand même sur le podium, j'ai pensé, parce qu'il y a toujours trois places sur un podium. Mais peut-être aussi un peu « folle » alors par rapport au programme familial. Et c'était la fin de la séance.

***

Le prénom et le contexte ont été modifiés pour préserver la confidentialité. Et cet extrait de séance montre que, derrière les jeux ritualisés du casting – comparaison/confrontation, séduction/rejet –, se trament des questions bien plus essentielles. Si vous avez le goût de cette manière d'accompagner, au-delà des rituels, vous êtes bienvenu.e à l'atelier le jeudi 21 février : Être ou ne pas être choisi.e ?... là n'est pas la question !