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JAN 26

À libération prolongée

— Le risque, c'est qu'un jour tu mélanges mascarpone et mort aux rats !

Vous avez remarqué ? C'est souvent comme ça que commencent les nouvelles de l'inconscient. Un mot, une phrase qui, tout d'un coup, brouille le cours de la vie quotidienne. Il faut dire que c'est déjà bien embrouillé par ailleurs. Alors ça ouvre une trappe sur ce qui déraille. 

Là, c'est Eva qui pointait la menace de m'empoisonner moi-même. Sur le moment, je n'ai pas trop compris. Je revenais de la pharmacie avec un shampoing doux, une crème de soin pour le visage et des pilules placebo pour les instants d'insomnie. Un cocktail à base de plantes et à libération prolongée — L.P. disait la préparatrice.

 

Et comme il n'y avait plus d'Efferalgan, la pharmacienne m'a donné du Doliprane, je racontais à Eva. Enfin je voulais dire Dafalgan, pas Efferalgan. C'est la même molécule mais là, je ne sais pas pourquoi, j'ai soudain mélangé les deux.

Géranium ou Hortensia, Camélia ou Magnolia, il est vrai que j'embarque bien des confusions par ailleurs. Les mots sont d'abord des sons, et c'est tout un chemin d'en apprendre le sens. Là, comme je vieillis, mes embrouilles peuvent faire craindre le début d'une dégénérescence neurologique. Je demanderai à ChatGPT si je coche une case ou une autre du DSM — le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux.

Pour l'instant, ça reste très ciblé et sans vraiment de conséquences. Juste troublant pour mon entourage. Et c'est peut-être ça que je cherche : troubler, agacer ceux qui m'entourent. Les empoisonner justement.

Mais je ne veux pas en rester là. À chaque fois, je mène l'enquête. Oui, à la manière de Freud dans Psychopathologie de la vie quotidienne. J'essaie de remonter à la source de mes confusions. Ça prend du temps et des détours.

Pour Hortensia et Géranium, c'était facile. Ce sont des plantes à fleurs qui, en terre ou en pot, proliféraient partout au bord de la maison de mon enfance. Parce qu'elles avaient toutes les attentions particulières de ma mère. Comme ses chiens, je me disais : doberman, airedale et fox terrier, etc, elle chérissait ces bêtes-là dans un rapport si exclusif que ça me donnait l'envie d'être un chien.

Bien plus tard, j'ai eu un jardin avec pas mal d'hortensias au bord de la maison. Mais ils n'ont jamais fleuri. Il faut dire que chaque hiver, je déboulais à la cisaille pour une taille sévère. Un cocktail de pulsions à libération prolongée, là aussi.

Bref. Aujourd'hui, pour discerner hortensias et géraniums, je dois faire un effort — une sorte d'opération mentale express — qui me ramène à chaque fois dans ces histoires de préférences.

Pour Camélia et Magnolia, c'est plus tordu. Enfin, plus inconscient. C'était au collège, j'étais amoureux. Très amoureux. Elle avait un nom de fleur. Amélia Rosa. La seule étrangère de ma classe. Irrésistible. Alors qu'il fallait me méfier des étrangers. Et des filles. C'est ma mère — encore elle —, qui disait ça à qui voulait bien l'entendre. Et moi, je prêtais l'oreille à ses mots et à ses peurs. Plus que de besoin sans doute. Et c'est peut-être ça l'origine première de mes confusions. Un brouillage affectif primordial. Oui, entre le dedans et le dehors... le désir et la peur, programmée, engrammée... le bonheur d'aimer et le danger de l'autre...

Je reviens un instant à mon envie d'être traité comme un chien. Faute de mieux, je veux dire, pour être en lien. Cette confusion-là peut sembler loufoque, délirante mais, tout au bout du compte, elle renvoie à une réalité. L'essentiel de l'héritage familial a été placé en assurances-vie et c'est la SPA qui en est le bénéficiaire désigné. Et tout ça scellé dans un testament holographe.

***

En photo : C'est dans l'ancienne Bourse de Commerce. Une minuscule souris blanche surgit d'un trou dans le mur et elle parle. Ou plutôt : elle tente de parler. Elle balbutie, perd le fil, n'articule que des bribes de phrases. Sa voix — celle d'une petite fille — accompagne une agitation presque attendrissante, qui contraste avec l'impossibilité de communiquer. Pour Ryan Gander, le bégaiement est une forme de violence, un combat avec soi-même pour entrer en lien avec le monde...

Ι… Ι… Ι…, Ryan Gander • 2019 • Souris animatronique, trou dans un mur – Bourse de Commerce – Pinault Collection.