— La question n'est pas de parler ou se taire.
C'est mon contrôleur qui me dit ça, au bout d'un moment, quand j'arrête de parler. Ça semble très binaire et pourtant c'est bien ainsi que je vis les choses en séance. Alors je cherche avec lui une sorte de voie du silence. Enfin, comment retenir ma parole face à l'autre. Un dilemme qui vient de loin. Insoluble. Que je raccroche à ce que j'ai vu, à ce que j'ai pris de mes parents : d'un côté, une parole incessante, agitée, et puis de l'autre, le silence, le retrait. Le trop-plein et le vide. L'excitation et l'absence.
Avec le recul, je me dis que les deux sont une sorte de couverture face à l'angoisse. Mais aujourd'hui, je reste dans l'entre eux deux. Redoutant l'un comme l'autre. Une sorte d'identification, adhésive, nostalgique.
Et comme il parle très peu, mon contrôleur, je m'affole dans ma parole face à lui. Je m'emballe dans un conflit d'un autre temps — dont il ne veut rien savoir. La supervision ce n'est pas le divan.
— Il s'agit plutôt de choisir le moment, il ajoute.
Sa première phrase avait une suite visiblement, je n'avais pas vu. C'est au téléphone. Ça gomme les virgules, les signes de ponctuation, ça distord les silences. Et c'est vrai, c'est plutôt une affaire de tempo. Suspendre une question, différer une interprétation, laisser filer une hypothèse...
Là, je lui parlais d'un patient qui n'avait jamais parlé de la mort. Vraiment jamais. À personne. Alors, avec le temps qui court, il a peur d'« exploser » dit-il. Face à la mort des autres. De son animal de compagnie d'abord. Il a un chat ou un chien, je me rappelle. Et il est vrai que nos amis à poils doux nous donnent à vivre, en quelques saisons, l'attachement et puis la perte. En condensé, en accéléré. Il y a aussi, bien sûr, les très proches, il ajoute. Mais pas forcément des êtres aimés. Parce qu'il y a encore trop de passif. Trop d'acrimonie.
Je l'ai écouté sans rien dire, sans agitation, même si j'avais plein d'échos et de questions dans la tête. Surtout comment il est possible de ne jamais évoquer la mort. Redoutée ou parfois souhaitée. Pour soi-même ou pour les autres. Du même sang ou étrangers...
Et puis je ne dis rien parce que c'est lui qui donne le rythme. Oui, il finit par dire Voilà. Et il s'en arrête là. Au début, face à ça, je tentais une relance :
— Et quoi d'autre ?
C'est mon superviseur qui fait ça quand je n'ai plus rien à dire. Et c'est souvent là, alors, que me revient un détail qui me chahute. Plus ou moins oublié par crainte de le dire. Oui, la crainte d'être contrôlé, retoqué, là où ça reste pourtant indécidable.
Mais ce patient-là, ça l'inquiète cette question, ça le bloque au contraire. Comme s'il préférait que je parle justement. Ne serait-ce qu'un instant. Alors, là, je lui demande ce qu'il pourrait vouloir après ça ?
Le genre de questions pour nous accorder si possible. Et pour me ralentir. Ne pas m'engouffrer dans mes accélérations. Dans mon goût pour l'enquête.
Là, il craint d'aller plus loin, il ne voudrait pas « exploser », dit-il à nouveau. Face à moi — ou avec moi, je ne sais pas trop. Peut-être veut-il vérifier que je tiendrais le choc. Ou bien il m'attend comme une sorte d'artificier, expert du déminage.
Il faut dire qu'il y a eu un précédent. C'était il y a bien longtemps. Il n'en parle pas, là, mais je me rappelle. C'était l'être le plus proche qui soit — le plus attachant, par nature ou par nécessité, je vous laisse imaginer. Et lui sortait de l'enfance. Une compagnie de seulement quelques saisons alors.
Mais cette mort-là est restée sans parole. Avec beaucoup de passif et d'acrimonie justement. Depuis, il garde les choses pour lui. Le meilleur et le pire de cette perte-là. Et des autres à venir. Par ricochet.
Et c'est cette question qui m'obnubilait. L'hypothèse d'un « effet d'après-coup ». Oui, quand la charge de la première fois, traumatique, restée sans parole — explosive justement — ne se libère que bien plus tard. Par un détour, par ricochet.
Et c'est peut-être ça que je voulais déminer de mon côté. Que dire de la mort à quelqu'un qui n'en a jamais parlé ?
Pour l'instant, il en parlait. Et ça semblait sans dommages. J'ai repensé à cette histoire d'artificier-démineur. Mon élan c'est plutôt de poser, ici et là, des micro-charges plus ou moins explosives. Alors que ces gens-là pratiquent un certain art du ralenti, j'imagine.
***
L'illustration, là, c'est librement inspiré de Maurice Sendack. Et bricolé avec ChatGPT. Pour les ricochets, j'ai pas trop réussi à m'accorder !